Commémorer oui, mais après ?

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COMMEMORER, OUI, MAIS APRES ?

Voici quelques mots en rien pessimistes ni moralisateurs mais plutôt une remise en question personnelle qu’il me tenait à coeur de partager.

Un des moments les plus poignants du film incontournable de Steven Spielberg, « La liste de Schindler », se situe à la fin de ce dernier. Alors que la guerre vient de se terminer et qu’Oskar Schindler (le nazi, Juste parmi les Nations) s’apprête à être embarqué, le voici entouré de tous les juifs, qui, par son mérite, ont échappé à la mort. Ceux de sa fameuse liste.
Tous sont venus le remercier de les avoir sauvés. Schindler s’effondre en larmes et, pris de remords, s’en veut de ne pas en avoir sauvés plus.

Combien d’histoires incroyables, émouvantes, de Justes parmi les Nations mais aussi de rescapés, qui sont de véritables leçons de vie, avions-nous entendues ?
Combien de témoignages nous ont donné des frissons, nous ont interpellés ? Des centaines et des centaines.
Voici qu’arrive le jour de la commémoration d’un des pires génocides qui ait existé dans l’Histoire. La Shoah.

Comme tous les ans, son lot de cérémonies, d’événements organisés pour l’occasion mais surtout, depuis quelques années, on partage sur les réseaux sociaux des images, des citations chocs, des vidéos, on martèle les statuts Facebook et Twitter à coup de « plus jamais ça », « ne jamais oublier », de leçons de moral sur l’indifférence, on s’indigne de l’injustice de ce monde, on modifie sa photo de profil; certains vont partager des témoignages et des films etc..
Très bien. Mais comme lorsqu’on commémore un drame (ici la Shoah; l’anniversaire d’un attentat,…), que se passe-t-il le lendemain ? Beaucoup d’entre nous auront estimé que publier un statut Facebook par compassion ou avoir assisté à une cérémonie relèvent du devoir de mémoire. Et que, de ce fait, en seront acquitté en quelque sorte.

A quoi bon finalement se souvenir pour se souvenir ? A rien. Car il n’y a rien de pire que de se laisser prendre par l’émotion et de ne plus agir en conséquence. Abandonner les recherches sur les raisons de cette horreur au profit d’un sentiment de peine éphémère.

Honnêtement, le fait de se limiter à raconter une histoire de héros de la guerre entendue par ci ou par là ne nous rend en rien responsable ni acteur du futur. Honorer la mémoire d’un Juste, d’un héros, d’un modèle de courage et d’abnégation est vain s’il n’y a, après, aucune influence concrète sur nos cerveaux et un réel réveil.

Parce que, oui, pour la plupart, nous retournons le lendemain de ces commémorations à nos occupations quotidiennes, pour les plus jeunes (comme les plus âgés d’ailleurs), une certaine oisiveté se réinstalle et l’on reprend nos mauvaises habitudes comme, par exemple, avoir une auto-satisfaction après avoir fait une bonne action. On se limite dans nos capacités.

Car oui, risquer sa vie pour refuser de laisser le monde s’effondrer, dépenser de l’énergie à n’en plus finir pour de bonnes choses, tout cela est à la portée de chacun de nous et ne serait pas réservé à quelques personnes « surhumaines », qui auraient d’ailleurs, je pense, refusé d’être qualifiées de héros.

Il suffirait peut-être d’adapter les actions de nos modèles du passé aux enjeux de notre époque.
Heureusement, nombreux sont les exemples de gens engagés, de mouvements et d’associations qui font un réel travail de terrain.
Ce travail serait à faire au niveau individuel mais aussi collectif.
Au niveau individuel d’une part. Se demander si, déjà, avec notre entourage nous sommes à la hauteur. En terme relationnel, de comportement, de disponibilité. Sommes-nous assez soucieux de notre prochain ?
Goldman chantait : »On saura jamais c’qu’on a vraiment dans nos ventres, cachés derrière nos apparences ». On agit, certes, mais aux limites que l’on s’impose et on s’en remet à notre propre jugement. Le tout en étant certain que nos forces et nos compétences sont restreintes. Parfois, on agit mais de manière sélective finalement.
D’autre part, au niveau collectif, en tant que juif notamment, faire un point sur notre Histoire, les causes, les conséquences, vers où l’on va , où est ma place et quel est mon rôle à jouer ?

Laissons de côté les discours de « Où était Dieu pendant la Shoah », ce qui serait contre-productif et ne donnerait plus aucun sens à cette histoire du peuple hébreu trimillénaire.
Ce serait nous ôter toute part de responsabilité dans les drames qui se jouent au quotidien.

Non, le monde n’est pas parfait, nous non plus, et la plupart des drames sont de la responsabilité des Hommes eux-mêmes, et en aucun cas il ne faudrait pointer le doigt vers le Ciel. Mais en tant qu’individu, en tant que peuple, il est de notre devoir d’améliorer ce monde.

Et que dire de l’Histoire qui avance malgré tout avec ce retour d’un peuple dispersé depuis 2000 ans, que l’on croyait quasiment anéanti et faible, qui revient sur une terre historique, un peuple aujourd’hui debout, fier, la tête haute qui renaît et se développe à grande vitesse ?

La pire des choses seraient de reculer, de s’arrêter ou suspendre une machine en marche initiée par des gens de courage, remplis d’espoir et confiants en un avenir et un devenir meilleur.

Demain, ne laissons pas cette émotion et cette tristesse s’envoler et revenir l’année prochaine.

David Sabbah,

Combattant dans l’unité Golani de Tsahal

Ancien journaliste à Radio Judaica Strasbourg

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